Interview de Civil Agression réalisée par courrier en octobre  1998 et parue dans le n°2 de Guns fever  

      Pouvez-vous nous raconter l’histoire de Civil Agression? On dit que certain/e/s d’entre vous ont quitté un premier groupe pour divergences d’idées. Qu’en est-il?

Dine: La réponse est en quelque sorte comprise dans la question puisque le projet de constituer Civil s’est formé le jour où Jansh et moi avons quitté Total Regression. Maintenant, en ce qui concerne nos divergences d’idées, je pense que, comme on écrit pas à Paris-Match, elles doivent rester personnelles.

         Comment qualifieriez-vous la musique que vous jouez, et qu’est-ce qui vous a motivé/influencé pour jouer ce type de musique et pas un autre?

Raf: Par rapport à ça, on ne se pose pas trop de question. C’est le feeling de chacun/e qui transparaît, mais c’est vrai aussi qu’on a pas envie de faire une musique clichée.

Dine: Je crois que la musique qu’on joue constitue un mélange de nos différentes influences, c’est à dire une tentative pour satisfaire les goûts de chacun/e.

         Vous existez depuis pas mal de temps, mais les seules traces sonores que l’on ait de vous sont une démo, un ep et un live sur cd. Vous n’avez jamais eu envie d’aller plus loin?

Dine: Question certes un peu mesquine, mais malheureusement bien réaliste!!! Il est vrai qu’on est un peu fumistes; mais on compte bien y remédier. D’ailleurs, cette fin d’année se présente plutôt bien, c’est à dire plutôt active pour le groupe.

Raf: Normalement, on doit represser le ep épuisé, puis on pense déjà au prochain. On revient d’une mini-tournée en Suède et préparons une autre en France pour janvier. Depuis qu’on a commencé le groupe, on a pas toujours su, voulu ou pu consacrer notre temps à celui-ci, ce qui explique la lenteur relative des activités.

Loloï: Le prochain enregistrement se fera vers mars 99, je pense. On peut donc espérer quelque chose dans le cours de l’année.

        Puisqu’on parle du live, il me semble qu’il a une histoire un peu particulière, qui pourrait expliquer sa mauvaise qualité sonore à ceux qui en seraient étonnés?

Raf: Le live, si on peut l'appeler comme ça, a été enregistré avec un simple walkman dans des conditions plus que précaires pour, au départ, avoir un souvenir personnel et quelques traces de nos exactions. Puis le chanteur d’Abhored nous a demandé si on voulait bien le mettre avec l’intégrale de son groupe sur un cd qu’il pensait lui-même à tirage très limité (environ cinquante exemplaires). Mais c’est clair que le son est merdique. N’achetez pas, ou alors pas pour Civil, c’est un peu l’arnaque...

        J’avais entendu dire que votre ep devait sortir sur Négative Records, le label des Informers. Que s’est-il passé (ou pas passé)?

Raf: En fait c’était prévu sur Planète Marx qui est un autre label gravitant autour de Négative, mais après d’âpres discussions entre le groupe et certaines personnes du label, nous n’avons pas réussi à nous mettre d’accord sur les conditions, donc on est passés par d’autres voies. En tout cas, on est assez contents de la façon dont ça s’est finalement fait.

        Toujours sur le ep. La pochette de Chester se réfère-t-elle à une aventure vécue par le groupe, ou les vaches sont-elles les symboles d’un public particulier à la France (bovin, quoi!)?

Loloï: C’est vrai que le public français a beaucoup à apprendre en matière de danse et d’activisme. Le côté festif des concerts peut vite basculer en violence et machisme.

Raf: La pochette résulte de la rencontre du groupe avec Chester, qui réside à Créteil. Puis ensemble on a réfléchi à ce que l’on pouvait y voir. Nous souhaitions une pochette plutôt fun, marrante, donc on a pensé à dessiner nos gueules dans une position peu confortable, peu réaliste. Chacun/e pourra y voir ce qu’il/elle veut. En tout cas, il n’y a pas de message particulier, plutôt de l’auto-dérision.

        Après la forme, le fond. Vos paroles sont assez vindicatives et revendicatives. Ca n’a pas du vous attirer que des amis parmi les “amateurs” de oi!?

Dine: Je pense que c’est une vision un peu simpliste et généraliste de la oi!. En effet, même si, dans un grand nombre de cas, les groupes oi! n’ont pas des paroles, il me semble, très intéressantes et intelligentes, on ne peut pas généraliser aussi facilement. Mais pour répondre à ta question, les seuls skins qui, à ma connaissance, écoutent notre musique, sont seulement des amis qui partagent donc les mêmes idées que nous.

Raf: A priori, les paroles reflètent aussi nos personnalités, les choses qu’on a envie de faire passer à travers la musique. Elles sont revendicatives car c’est notre vision du punk, de l’expression en général, et parce qu’on a pas envie de parler d’amour et de petites fleurs, même si ça peut être bien parfois. Quant aux amateurs de oi! dont tu parles, s’ils n’aiment pas les textes et bien tant pis, de toute façon on ne cherche pas à écrire des chansons visant un public précis. Les textes sont personnels, politiques et sont d’abord écrits pour faire passer notre message, émotion, ce que l’on ressent ou ce que l’on voit.

Loloï: Comme le disent les autres, si on fait de la musique, profitons-en pour passer un message qui touche le plus grand nombre de personnes. En ce qui concerne les amateurs de oi!, ils peuvent être vite déçus par Civil Agression, car la mixité de nos cultures personnelles et musicales risque de ne pas être compatible avec une vision trop sectaire. Mais bon nombre de skinheads sont intelligents et pluriculturels, on compte donc sur eux.

Jansh: De quels amateurs de oi! tu parles? Des bones ou des mecs comme nous? Je ne vais pas parler pour les autres, même si je pense qu’ils partagent la même pensée que moi, ma oi!, notre oi!, elle est pour tous les neusks à crête et les punks tondus, qui comme nous, partagent les mêmes idées et les mêmes buts. On joue pas pour les fafs, alors s’ils ne nous aiment pas, on s’en tape et on en est contents. On ne joue pas non plus pour les apolitiques qui veulent éviter les emmerdes, et ceux-là, qu’ils aillent se faire foutre. Si c’est de ces amateurs là dont tu parles, leur amitié, je n’en veux pas. maintenant, faudrait pas mélanger les cons et les autres, tous les oi!-punks qui crachent à la gueule du fascisme, ceux là j’en fais partie et je les respecte.

        On trouve votre ep sur quelques listes de distro “no profit”, et le texte de Raf sur la pochette n’est pas un discours auquel on est habitué dans le milieu skin/oi!. Ce genre de démarche vous a plutôt posé des problèmes, ou est-ce que ça a été l’occasion d’un rapprochement avec le milieu hxc et d.i.y.?

Dine: Et bien en fait, on a toujours traîné dans le milieu hxc et d.i.y.. C’est pourquoi le seul problème qu’on ait jamais eu, c’est avec les gens qui pensent que tous les skins sont des abrutis et qui nous jugent trop hâtivement sur notre apparence, sans comprendre que si on est dans un concert d.i.y., c’est qu’on est pas des skins bêtes et méchants. Je trouve qu’il est triste et dommage que même dans le milieu punk en général, les crusts, punks ou skins se jugent sut leurs apparences en pensant toujours à “lui ou elle n’est pas comme moi”. C’est d’autant plus triste que c’est ce que l’on reproche à la masse qui juge les gens comme nous comme anormaux, parce qu’en dehors de la norme.

Raf: Tout comme les textes, notre démarche reflète notre vision des choses et en l'occurrence, notre vision de la musique. Après avoir choisi de faire un disque puis décidé de le vendre, pour au moins se rembourser les quelques frais engagés, il nous semblait tout à fait naturel de conserver un prix de vente raisonnable et de contrôler un minimum sur quelques listes de distro ou à quels endroits et combien il serait vendu. De toute façon, s’il existe un esprit d.i.y., j’ose espérer qu’il ne se limite pas à un style musical précis mais bien à une démarche avant tout, qui est de refuser au maximum les rapports marchands au milieu de cette société oppressante qui en est bourrée et qui en étouffe!

Loloï: Je ne veux pas rentrer dans la caricature d.i.y., mais il est vrai que certains modes de fonctionnement de ce mouvement sont intéressants. Je ne répéterais pas les paroles de Raf, elles sont assez claires. Je précise juste que vendre uniquement dans le milieu skin/oi! ne nous intéresse pas. Nous voulons toucher un maximum de public pour évoluer et essayer de faire avancer certains points, pas pour partir en vacances.

        Que vous inspire l’état de la scène oi! en France? Pensez-vous y avoir une place?

Dine: Pas grand chose de bien. En général, les organisateurs, tout comme le public, ne sont pas dérangés par le fait qu’il y ait un mélange de fachos et d’anti-fachos. Je pense qu’il y a un manque d’intégrité des deux côtés. En général, les skins vraiment clairs et impliqués refusent d’assister à ces concerts. Malheureusement, beaucoup trop d’anti-fafs ne comprennent pas qu’en assistant à ce type de concerts, ils cautionnent des idées qui ne sont pas les leurs et permettent à un mouvement raciste d’exister. C’est pourquoi je ne pense pas qu’on ait de place dans le milieu oi!. De toute façon, on n’a pas envie d’avoir une place dans la scène oi!, puisqu’elle est essentiellement basée sur le profit. De toute façon, je ne suis pas sûre que notre musique plaise aux skins.

Raf: Pour ma part, je ne connais pas réellement la scène oi! française, donc encore moins son état. De toute façon, je ne veux pas d’une scène musicale, qu’elle soit punk, hardcore, oi!, ou ce que l’on veut. Ce qui est intéressant, c’est de développer des passerelles entre les gens et de conserver un esprit d’ouverture. Ce que je peux construire va bien au-delà d’un style musical précis. Il me parait beaucoup mieux de se reconnaître dans un courant d’idée, dans des façons d’agir et ainsi affirmer clairement ses opinions. Et toujours où que l’on soit, conserver un maximum de regard critique sur soi.

Loloï: Les questions se suivent et bizarrement, les réponses se ressemblent quand on parle de la scène oi! française!!! Je vais te renvoyer une question en guise de réponse: “Y a-t-il une place pour la tolérance et le respect dans la scène oi! en France?”. Civil Agression n’acceptera jamais de participer à des concerts qui pourraient être ambigus. Et actuellement en France, la scène oi! est plus que louche. Mais tout peut changer, on l’espère.

        Vous-même, vous investissez-vous dans des actions militantes, des luttes? De quel côté chercheriez-vous des solutions aux problèmes que vous évoquez dans vos morceaux?

Raf: Je répondrai pour mon cas personnel. J’essaie de m’investir dans toute lutte politique concrète dans un esprit global visant à l’émancipation des individus, et pour éviter des termes pompeux, je dirais simplement que la vie est une lutte quand on prend conscience de tout ce qui peut nous oppresser en nous et autour de nous. Je considère que tout est politique, aussi bien les rapports sociaux que les rapports humains, et tout doit pouvoir se réfléchir, se remettre en question. Ne pas accepter la fatalité, l’apathie. Réapproprions-nous tous ces bouts de vie qu’on nous vole. Ensemble il faut créer, réinventer, se battre car de plus en plus rien n’est fait pour nous. Les solutions sont sûrement multiples.

Loloï: Il est difficile de parler des luttes que nous menons au nom de Civil. Mais pour éclairer ta lanterne, et je pense qu’elle l’est déjà, je te donne quelques axes. Actuellement, nous nous battons pour la conservation et la vie associative d’un squatt que quelques amis ont ouvert. Nous avons dans l’idée d’en faire un lieu de vie et d’activité. Nous essayons de toucher la population avoisinante pour montrer des modes de vie différents en allant vers la tolérance, par la communication. Moi-même, je m'investis dans des causes actuelles comme la défense des sans-papiers et dans la lutte anti “pro-life”. Je tiens à conseiller à tes amis lecteurs un fanzine: “Cheribibi”, écris par des amis (bonjours à eux: Daniel, Fanfan, Guy).

        Trois choses pour finir:

- Quels sont vos projets?

- Quand allez-vous convaincre votre guitariste Raf de se raser le crâne et porter des bretelles?

- Le(s) mot(s) de la fin.

Dine: Bisous aux gens qui ne se résignent pas, qui croient encore en quelque chose, et bien sûr aux gens qu’on aime ici et là.

Loloï: Une émission sur Radio Libertaire (89.4) à Paris le 20 décembre probablement. Un concert à la Péniche Blues Café le 23, quai de la Gare, avec Action Directe et Simetière Liquide, une mini-tournée en janvier avec Burning Kitchen, nos amis en Suède, dans les villes de Dijon, Nancy, Chaumont, Lille. Rien de sûr pour les villes, ce sera à préciser. Mon petit Raf est très bien comme ça, je vais plutôt essayer de faire pousser des dreadlocks à Janshaarl. On espère que vous viendrez nous voir et que vous prendrez le temps de nous parler.

Raf: Continuer quand on le pourra, ici ou ailleurs. Le guitariste Raf, c’est bien moi, il est arrivé qu’il ait les cheveux courts et des bretelles mais de tout manière là n’est pas l’important. Tout uniforme est mauvais quel qu’il soit, ça ne reste qu’une façade. OK, merci pour les questions et l’interview. Fidèles à nous mêmes, on a mis du temps à répondre et puis on a pas mal bougé ces derniers temps. Bonjour à toi et aux lecteurs/trices du zine.